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Comprendre la pandémie de surpoids et d’obésité qui touche le Pacifique insulaire : l’exemple de la Nouvelle-Calédonie

Comprendre la pandémie de surpoids et d’obésité qui touche le Pacifique insulaire : l’exemple de la Nouvelle-Calédonie
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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science 2020 (du 2 au 12 octobre 2020 en métropole et du 6 au 16 novembre en Corse, en outre-mer et à l’international) dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition a pour thème : « Planète Nature ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


La région pacifique subit une transition socio-économique très rapide qui bouleverse le mode de vie des populations insulaires et impacte lourdement leur santé. Aujourd’hui, sept des dix pays les plus touchés par l’obésité dans le monde se situent dans le Pacifique.

La Nouvelle-Calédonie n’est pas épargnée par cette pandémie : plus de 38% des adolescents calédoniens sont aujourd’hui en surpoids ou obèses. Pourquoi ? Pour répondre à cette question, les chercheurs du Laboratoire Interdisciplinaire en Recherche en Éducation (LIRE) de l’Université de la Nouvelle-Calédonie ont mené une étude interdisciplinaire visant à mieux cerner le mode de vie des adolescents en associant des chercheurs de L’université de Toulouse Jean-Jaures et du centre Charles Perkins de l’Université de Sydney.

Une grande disparité

La Nouvelle-Calédonie forme un archipel singulier au milieu du Pacifique Sud. Sa population présente de grandes disparités tant culturelles que socio-économiques. Sur ce territoire insulaire, en raison de la diversité des origines ethniques, les pratiques culturelles diffèrent d’une population à l’autre, même si elles s’inscrivent dans un cadre institutionnel commun, fortement marqué par des transferts économiques et culturels français issus de la période coloniale.

Deux modes de vie assez marqués coexistent. L’un est urbain, comparable à celui des pays occidentaux, et concerne une partie importante de la population, localisée en province Sud ou dans les agglomérations les plus importantes de province Nord. L’autre mode de vie est plutôt rural ou tribal. Il concerne notamment la partie de la population mélanésienne qui continue à cultiver les principales espèces horticoles qui formaient la base de l’alimentation traditionnelle en Océanie, principalement des tubercules.

Une alimentation singulière pour un territoire insulaire

Plus de 90% des adolescents de Nouvelle-Calédonie consomment trop d’aliments riches en graisse et en sucre. Cette situation s’explique par le contexte particulier de ce territoire, où l’arrivée de certains produits alimentaires transformés tels que boissons sucrées ou produits manufacturés demeure relativement récente. Les aliments produits à l’extérieur de la Nouvelle-Calédonie transitent via le port de Nouméa et l’approvisionnement de certaines tribus isolées est parfois compliqué. C’est en particulier le cas dans les îles Loyauté et les zones rurales éloignées de la ville. Les prix pratiqués dans ces zones sont donc élevés à cause du surcoût dû au transport des marchandises. En outre, les approvisionnements peuvent s’avérer irréguliers.

La conséquence est que ces biens importés, fortement taxés et parfois compliqués à se procurer, ont acquis l’image de produits rares, réservés aux populations urbaines et aisées. Ils sont souvent perçus comme meilleurs que les autres et font l’objet d’intenses campagnes publicitaires accroissant leur désirabilité ce qui a favorisé l’acceptation rapide d’une nourriture industrielle. Par ailleurs, près de 30% des adolescents consomment régulièrement des boissons énergisantes et près de 25 % des adolescents pensent que la consommation de boissons sucrées ne peut pas faire grossir. Les recherches montrent que cette perception erronée du danger d’une alimentation trop sucrée est corrélée à la communauté culturelle et au statut socio-économique, ce qui signifie qu’elle est donc indirectement liée à la culture alimentaire familiale.

Cette image positive des produits industriels a néanmoins tendance à se dégrader, car ils sont aujourd’hui associés non seulement au surpoids et à l’obésité, mais aussi à la perte de référence culturelle.

Soulignons enfin que l’insularité et les pratiques traditionnelles d’échanges favorisent également la consommation d’aliments de proximité tels que les tubercules, les fruits, les poissons, ou la viande de cerf. Ces aliments sont généralement produits dans les zones rurales ; les contraintes géographiques sont donc des facteurs déterminants pouvant expliquer les choix alimentaires, ou l’absence de choix.

Activité physique et sédentarité

L’étude des cultures alimentaires a montré que la consommation des boissons sucrées de type soda et d’aliments riches en gras et en sucres pouvait être liée à un usage important des écrans. En effet, la prise de poids est favorisée par la sédentarité, elle-même souvent associée à l’utilisation excessive des nouvelles technologies.

Dans ses recommandations internationales l’Organisation Mondiale de la Santé indique que les enfants et les adolescents âgés de 6 à 17 ans devraient faire 60 minutes ou plus d’activité physique d’intensité modérée à vigoureuse chaque jour, y compris de l’endurance tous les jours et des activités qui renforcent les os (comme la course ou le saut) – 3 jours par semaine , et qui développent des muscles (comme grimper ou faire des pompes) – 3 jours par semaine.

Or, en Nouvelle-Calédonie, la moitié des adolescents ne suit pas ces recommandations et a un impact sur leur condition physique. Peu d’adolescents ont une activité physique régulière suffisante dans la journée : l’intensité d’exercice quotidien de plus de 85 % des filles et 75 % des garçons est insuffisant. Il est donc urgent de promouvoir l’activité physique, afin d’augmenter leurs dépenses énergétiques.

Facteurs psychologiques et mode de vie

Outre les comportements alimentaires et l’activité physique qui composent le mode de vie, le sommeil joue également un rôle prépondérant dans l’émergence de l’obésité. En effet, lorsque le sommeil n’est pas optimal,la dépense énergétique est affectée : les personnes privées de sommeil ont tendance à se sentir somnolentes et fatiguées pendant la journée, préférant ainsi les activités sédentaires aux activités physiques, ce qui diminue alors la dépense énergétique. La privation de sommeil a aussi un impact négatif sur le métabolisme : elle augmente le taux d’hormone de la faim (ghréline). Les personnes ont tendance à davantage manger, ce qui accroît l’apport énergétique, en particulier lorsque les aliments consommés sont pauvres en nutriments et riches en sucres ou en graisses. À ce jour, le mécanisme exact par lequel la durée du sommeil affecte le surpoids / l’obésité n’est pas complètement compris.

Des travaux ont montré que 60% des adolescents de 11 à 15 ans n’atteignent pas les recommandations internationales de 9H30 par jour le week-end et 80% des adolescents la semaine. Le rythme scolaire semble favoriser le manque de sommeil pour certains adolescents. Les adolescents des zones rurales et périurbaines se réveillent très tôt, car l’école commence entre 7 h et 7 h 30. Lorsque le temps de transport scolaire est pris en compte, la durée du sommeil est de facto réduite, avec des heures de réveil entre 5 h et 5 h 30, voire avant 5 h chez certaines de ces familles. À ces rythmes observés lors d’une journée scolaire typique, s’ajoute le mode de vie contemporain à la maison le soir (regarder les médias, passer du temps devant les écrans…), qui peut aussi altérer la qualité et réduire le temps de sommeil.

De même, le rapport au corps et à son image peut influencer la prise inhabituelle de poids. Environ 30% des adolescents de poids normal et 50% des adolescents en surpoids / obèses sous-estimaient leur poids. C’est particulièrement le cas pour les garçons en surpoids issus des familles à faibles revenus. Les filles de poids normal des régions rurales sont aussi plus susceptibles de sous-estimer leur poids et de se considérer comme «trop minces». Ces résultats montrent qu’en Nouvelle-Calédonie, la sous-estimation du poids est fréquente chez les adolescents en surpoids et obèse et moins fréquente chez ceux de poids normal.

Favoriser une éducation à la santé adaptée au contexte multiculturel

Comme toute autre « éducation à », l’éducation à l’alimentation vise le développement d’une autonomie critique chez l’adolescent, en liant étroitement la construction de savoirs et l’action en lien avec leur environnement socioculturel.

Même si l’éducation nutritionnelle proposée tend à accompagner vers des choix alimentaires liés à l’intériorisation de « normes sociales », ces dernières sont souvent européennes : peu d’outils adaptés au Pacifique insulaire existent et sont mis en place.
La majorité des adolescents calédoniens assimile généralement bien les normes véhiculées par les médias et les discours publics institutionnels tels que « 5 fruits et légumes par jour », ou « manger, bouger ». Ils savent bien distinguer les bons aliments des mauvais aliments pour la santé. Ainsi, comme le montre notre étude, la prise de conscience de ce qui est bon ou mauvais ne se traduit pas forcément par un changement de comportement.

Les attributs culturels et psychosociologiques ont donc une place déterminante dans l’approche éducative. Les facteurs liés à la surcharge pondérale sont nombreux et dépendent eux-mêmes de l’environnement du jeune adolescent : présence des médias, lieu de vie, culture communautaire et/ou familiale, choix personnels, disponibilité de l’offre alimentaire.

L’expérience personnelle ou familiale des adolescents est donc à prendre en considération et à mettre au centre des dispositifs d’éducation à la santé. Des démarches éducatives et pédagogiques engageantes, en interaction avec les acteurs du système scolaire (enseignants, médecins, infirmiers, chefs de cantine, administratifs) et les familles, peuvent avoir un rôle déterminant pour modifier les comportements alimentaires des adolescents.

L’étude des causes du surpoids et de l’obésité chez les adolescents néo-calédoniens est complexe, et requiert les efforts conjugués de spécialistes en éducation, socioanthropologie, biologie, physiologie de l’exercice, information-communication, nutrition, informatique et linguistique. Cette interdisciplinarité est le prix à payer pour collecter des informations scientifiques solides, sur lesquelles les équipes pédagogiques, éducatives et de santé pourront s’appuyer pour proposer un contenu éducatif et pédagogique adapté afin d’encourager les adolescents à s’engager vers des comportements sains correspondant à leurs divers modes de vie.


L’auteur de cet article remercie Akila Nedjar-Guerre, Christophe Serra Mallol, Emilie Paufique, Fabrice Wacalie, Paul Zongo,
Pierre Yves Le Roux, Solange Ponidja et Stéphane Frayon.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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