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Les « anti-vax », analyse d’un public pluriel aux motivations contradictoires


Devant l’arrivée d’une sixième vague et la très lente décroissance des « non-encore-vaccinés », on peut se demander qui sont ces réfractaires ou simples retardataires – ces « quelques millions de Français refusant de se faire vacciner [qui] affectent la vie de tout un pays » selon les mots du Premier ministre Jean Castex le 17 décembre dernier.

Le vaccin était encore en phase de développement qu’il suscitait déjà la défiance d’une partie de la population des pays occidentaux. En Europe, globalement, la confiance dans les vaccins reste sous les 60 % (contre 92 % en Afrique ou 95 % en Asie) L’exception française n’en est donc pas véritablement une, bien que notre pays soit l’un des plus sceptiques à l’égard de cette pratique, encore jugée peu sûre pour un tiers des citoyens et peu efficace pour 19 % d’entre eux en juin dernier.

Après la vaccination médiatique de Mauricette, âgée de 78 ans, fin décembre 2020, ils étaient 45 % à déclarer ne pas souhaiter se faire vacciner – l’une des plus faibles proportions au monde. En mai 2021, près d’un quart des Français restaient réfractaires.

Aujourd’hui, pour un taux de vaccination global de 79,5 % (la France est actuellement le sixième pays le plus vacciné au monde, ndlr), ils sont près de 4,7 millions de plus de 12 ans, soit un peu moins de 9 % de la population, à ne pas être vaccinés (données du 4 janvier 2022), dont environ deux tiers de réfractaires. Au 13 janvier, cette population de non-vaccinés se décline comme suit : 11,8 % des plus de 80 ans ; 1,2 % des 75-79 ans ; 4,44 % des 65-74 ans ; 6,12 % des 50-64 ans ; 8,61 % (soit 854 860 personnes) des 30-49 ans ; 4,45 % (505 000) des 18-29 ans et 17,16 % des 12-17 ans.

Pour comprendre cette situation, nous mobilisons le concept d’hésitation vaccinale. Il convient d’écarter pour une part les plus de 80 ans dont 11,8 % (503 000 personnes sur un peu plus de 4 millions) n’ont toujours pas reçu la double injection mais pour des freins en termes d’information, de compréhension des enjeux, de mobilité ou encore de contre-indications.

Les facteurs de l’hésitation vaccinale

En 2019, l’OMS classait ce phénomène parmi les 10 plus grandes menaces pour la santé mondiale. L’hésitation vaccinale se manifeste comme un refus plus ou moins poussé du vaccin – de tout vaccin en général ou de certains seulement, comme les nouveaux vaccins à ARNm (de type Pfizer ou Moderna).

Une étude McKinsey (cabinet de conseil stratégique international qui réalise des études sectorielles) de septembre 2021 estimait qu’environ 80 millions d’Américains des États-Unis (sur 329 millions) seraient encore à vacciner. Elle se basait sur son analyse d’un échantillon (2125 personnes) représentatif de la population étasunienne globale, où elle a identifié un noyau de 14 % « d’adopteurs improbables », 8 % de « prudents » qui doivent gagner en confiance et 7 % « d’intéressés » qui se renseignent pour se faire vacciner – soit 29 % au total.

En France, sur un échantillon de 929 Français, Bénavent et Happydemics isolaient en juillet 2021 un noyau de 21 % d’individus manifestant une résistance variable à la vaccination : 11 % préférant attendre, 6 % de réfractaires convaincus et 4 % déclarant qu’ils s’y soumettront uniquement par obligation.

Une synthèse de 15 études montre qu’une large variété de facteurs influenceraient l’hésitation vaccinale : l’ethnicité, le statut d’actif ou non, les croyances personnelles, la religiosité, la tendance politique (partis extrêmes, populisme et abstentionnisme), le genre, le niveau d’éducation, l’âge, le niveau de revenus, la perception du risque infectieux, le manque de confiance dans les autorités sanitaires, la science, la médecine et les informations ou encore les doutes sur le vaccin.

Les raisons de l’hésitation

Un premier ensemble de raisons possiblement rationnelles se détache : le libre choix, les potentiels effets secondaires et maladies que déclencherait la vaccination, la non-efficacité des vaccins proposés ou encore la possibilité de transmettre le virus malgré l’injection ce qui la rendrait inutile (sachant que l’objectif premier d’un vaccin est davantage d’éviter de développer une forme grave de la maladie considérée, comme pour le Covid, ndlr).

D’autres logiques sont également invoquées comme le refus des vaccins en général, les doutes sur les sérums (fraction liquide du sang contenant notamment les anticorps et souvent confondu avec les vaccins, ndlr) et leur procédure d’accréditation, sur leur utilité contre une pathologie considérée comme surtout bénigne, leur provenance et mode d’action, la certitude d’être déjà immunisé… Existent aussi des raisons associées à l’acte d’injection comme la peur de la douleur, des piqûres, d’une injection incorrecte ou de contracter des infections.

Manifestants brandissant des pancartes sur la « liberté », la « vérité », etc
Craintes des effets secondaires, peur de la piqûre, mais aussi défiance ancienne vis-à-vis des autorités… Les raisons de la non-vaccination sont nombreuses et certaines puisent dans des sources antérieures au vaccin lui-même.
Jean‑Christophe Verhaegen/AFP

En revanche, une variable ressort clairement : le jugement de confiance envers les institutions comme les politiques pour sortir de la crise. Ce rejet était manifeste avant le vaccin.

L’étude que nous réalisons sur des données recueillies au début du premier confinement (avril 2020) met déjà en évidence des réfractaires aux préconisations gouvernementales : Les « antivax » ne sont donc pas tous nés avec l’apparition des vaccins. Ceci montre une résistance puisant à des sources d’origines plus profondes, plus sociales.

La cause « vaccin » est ici une raison annexe plus avouable qu’un individualisme social, une résistance au système, très consubstantielles à la notion de libertés individuelles.

Une perméabilité des discours

Si genre, niveau d’études, revenu ou lieu de vie jouent peu, à l’inverse politisation et sensibilité aux contenus « antisystèmes » semblent rendre plus perméables aux discours « vaccino-septique » ou « anti-passe ».

L’hésitation vaccinale est alors un processus social complexe et dynamique qui se nourrit de multiples réseaux d’influence, de sens et de logique. Les opinions et les pratiques des individus en matière de vaccination s’analysent comme un processus continu qui évolue selon les contextes personnels et sociaux.

Aujourd’hui, les manifestations contre la vaccination cristallisent une certaine diversité dans les motifs de contestation : « réactance » (mécanisme psychologique destiné à maintenir une liberté d’action perçue comme menacée), « anti-Macron », « droit-de-l’hommisme »… où les réseaux conspirationnistes s’intègrent et mélangent des acteurs « politiques », « économiques » développant des pratiques de santé alternatives et « propagandistes ». Ces derniers produisent une pression communicationnelle beaucoup plus importante que les institutions officielles et les experts. La vaccination devient alors un instrument politique.

On rejoint ici une sorte de « psychose collective », un peu comme celle observée lors de l’affaire du Levothyrox. Le phénomène, à la fois psychologique et social, regroupe une population hétérogène dans une adhésion commune à un discours non fondé, mais qui devient une réalité de pensée et de comportement sur un fondement fréquemment lié à une sensation de persécution ou de risque d’asservissement. Ce qu’a décrit le psychiatre et neurologue Jean Delay dans son livre « Études de psychologie médicale » (P.U.F., 1953).

Les interprétations en sont multiples et complexes. C’est ce que le sociologue Gérald Bronner nomme une « déchéance de rationalité », résultant de croyances, questions de société, radicalisation, réseaux sociaux… D’autres, par contre, en parlent dans le cadre d’une « tyrannie vaccinale » ou d’une communication trop anxiogène de la part des gouvernements concernant la Covid-19 et ses dangers.

En février 2020, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) précisait également que « nous ne combattons pas seulement une épidémie ; nous luttons aussi contre une infodémie ». Ce néologisme renvoie à un excès d’informations, correctes ou non, qui s’entrecroisent et se brouillent. En l’occurrence, processus de diffusion numérique, mais aussi bouche-à-oreille classique ont généré et amplifié la diffusion de doutes vis-à-vis de la sécurité du vaccin.

Dans une manifestation, une pancarte montrant le dessin d’un bébé horrifié avec des chiffres détournés sur le nombre de morts
Pour appuyer des convictions antivax, certains éléments peuvent être détournés : il n’a ainsi jamais été question de vacciner des bébés. Il est par contre faux de dire qu’il n’y a pas eu de décès chez les enfants de moins de 15 ans (500 sont actuellement hospitalisés).
Nicolas Tucat/AFP

Certaines croyances et convictions sont alors devenues impossibles à discuter, toute tentative risquant de conforter davantage les positions. En face, nous manquons d’organisme officiel, indépendant politiquement, scientifique et crédible pour répondre en termes de santé publique.

Le modèle des « 5 C » mis à l’épreuve

Dans les pays à revenu élevé, le modèle des « 5 C » définit classiquement les déterminants individuels de l’hésitation vaccinale : confiance, complaisance, commodité/convenance, calcul du risque et la responsabilité collective. Exclusion sociale et conditions socio-économiques défavorables sont, de plus, peu propices à la vaccination notamment en raison d’un manque d’information, de problèmes de littératie informationnelle, médiatique, ou numérique et parfois d’une accessibilité difficile aux lieux de vaccination. Ainsi la Seine-Saint-Denis affiche, au 17 janvier, un taux de vaccination, de 64 %, des plus bas de France métropolitaine (77,9 %).

Remarquons également que la logique néolibérale, qui exacerbe la protection des libertés individuelles face à l’État et dénonce son trop fort niveau d’intervention, a un effet quasi similaire. La question des libertés reste d’ailleurs majoritairement soulevée par les manifestants anti passe sanitaire où l’on trouve les plus jeunes, des électeurs des partis d’opposition et des catégories dites populaires.

Cependant, les « nudges » peuvent produire des effets. Pour Richard Thaler (prix Nobel d’économie en 2017) et Cass Sunstein, qui ont développé la théorie, ces nudges permettent d’influencer, sans contrainte, de façon prévisible les décisions et le comportement des individus, en modifiant l’architecture de choix, sans interdire d’aller vers d’autres options, mais en facilitant celle désirée.

Pour appréhender les spécificités des différents groupes « hésitants », il convient d’analyser leur rapport au(x) coût(s) versus bénéfice(s) attribués à la vaccination. Ne pas avoir de passe sanitaire (l’archétype du nudge ici) empêche d’aller au restaurant, au théâtre ou au cinéma : ce peut être perçu comme prohibitif par certains, nul par d’autres qui ne fréquentent jamais ces lieux.

Selon Christophe Benavent, spécialiste des conséquences des technologies de l’information sur les stratégies, la catégorie des « procrastinateurs » a de nombreuses raisons pour ne pas se faire vacciner, mais il est possible de les convaincre ; les « récalcitrants » ont peur des effets secondaires, notamment à long terme, mais se plieront à la contrainte. Par contre, les « réfractaires », ancrés dans l’idéologie, resteront intransigeants.

En juillet 2021, une étude réalisée par OpinionWay-Les Échos indiquait que 16 % de la population n’avait toujours « pas l’intention de se faire vacciner » contre 45 % en décembre 2020. Un autre sondage, réalisé par Odoxa-Le Figaro, estimait ce pourcentage de personnes ne souhaitant pas se faire vacciner à 19 %, dont 11 % qualifiés « d’irréductibles ».

Des précisions sur les taux de vaccination sont données en termes d’âge, lieu de résidence et catégories socioprofessionnelles par le ministère de la Santé, début décembre 2021 : 45 % chez les bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire (CMU-C), les ruraux aux faibles revenus en contraste avec les catégories socioprofessionnelles favorisées et supérieures des citadins (par exemple Lille 71,4 % ; Brest 78,6 % ; Paris XVI 79,8 % ; St-Denis 60,2 % ; Lyon I, 76,2 %. De son côté, Santé Publique France met en évidence une défiance chez les jeunes adultes (30/39 ans), surtout en Guyane où on atteint tout juste 22,3 % de vaccination complète.

Manifestants brandissant des pancartes « Non au Pass Sanitaire, non à l’obligation vaccinale »
Les Outremers restent les régions les moins vaccinées de France et où l’opposition est la plus forte.
Loïc Venance/AFP

L’étude que nous avons réalisée au début du premier confinement (avril 2020), sur un échantillon représentatif de 1793 personnes de 18 à 85 ans, nous donnait déjà un certain nombre d’informations sur la volonté des Français de se protéger soi-même, de protéger les autres, ou sur l’efficacité perçue des mesures décidées par le gouvernement.

Sur les items qui ont pour objet d’évaluer la compliance aux mesures destinées à se protéger soi-même : on trouve 17,5 % de réfractaires (16 % des femmes et 19,5 % des hommes) dont, globalement, 17 % sont dans la tranche d’âge 20-29 ans, 25 % dans la tranche 30-39 ans et 22 % 40-49 ans. Sur notre échantillon ils concernent 39 % des artisans, 25 % des chefs d’entreprise, 47 % des professions libérales, 30 % des commerçants, 27 % des lycéens/étudiants, mais moins de 18 % des employés, ouvriers, cadres et professions intermédiaires, mais seulement 9 % des retraités.

Sur les items qui ont pour objet d’évaluer la mise en œuvre de mesures prévue pour protéger les autres et limiter la propagation du virus : on trouve 13,8 % de réfractaires (12 % parmi les femmes et 16,3 % parmi les hommes) dont, globalement, 22,3 % sont dans la tranche d’âge 30-39 ans, 21,9 % dans la tranche 40-49 ans et 20,3 % dans la tranche 60-69 ans, contre 8,5 % des plus de 70 ans et 9,7 % des moins de 30 ans. Ils concernent 22,2 % des artisans, 28,6 % des chefs d’entreprise, 23 % des ouvriers et 20 % des professions libérales contre 4 % des commerçants, 8 % des lycéens/étudiants, 13 % des professions intermédiaires et 11,7 % des retraités.

Sur l’item « J’ai confiance dans notre gouvernement pour prendre soin des citoyens face au Covid-19 », on observe 37,5 % de réponses négatives, dont 13,5 % chez les 20-29 ans, 19 % chez les 30-39 ans, 19,7 % chez les 40-49 ans, 17,8 % pour les 50-59 ans, 21,8 % pour les 60-69 ans, mais 7,5 % pour les 70-79 ans, dont au total 25 % de retraités, 23 % d’employés et 17 % de professions intermédiaires.

Enfin sur l’item « Les contraintes légales déclenchent chez moi un sentiment de résistance », on observe 14 % de réponse positive, dont 27 % chez les 60-69 ans et 18 % en moyenne chez les 30 à 59 ans contre 10 % chez les 20-29 ans et les plus de 70 ans.

Nous sommes donc bien face à une typologie complexe et évolutive des non-vaccinés, comme en témoignent les vagues de nouvelles vaccinations à chaque renforcement des contraintes. Hésitants (non-prosélytes), laissés pour compte (hors du système), militants anti-vax aux motivations diverses et parfois contradictoires… Tous les non-vaccinés ne sont bien sûr pas des fanatiques qui attaquent les centres de vaccination ou les soignants. Certains ne veulent pas du vaccin, par doute ou pour raisons personnelles, sachant qu’en premier lieu, c’est le vacciné qu’il protège.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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