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Les Ehpad à l’épreuve de la crise du Covid-19 : du sale boulot aux super-héros

Les Ehpad à l’épreuve de la crise du Covid-19 : du sale boulot aux super-héros
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Durant le confinement, les Ehpad (établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes), ont dû affronter une situation très difficile qui a pu, dans certains cas, altérer les liens entre les familles comme entre les résidents. Dans ce contexte dramatique, ces structures ont pu s’appuyer sur la performance adaptative des personnels, qui ont su maintenir de l’humain au cœur des établissements.

Pour comprendre le vécu de ces équipes, nous avons passé en revue les articles parus dans la presse régionale et nationale française du 1er au 31 mars 2020. Une analyse lexicométrique des contenus de 5 654 articles extraits de 66 journaux a été réalisée à l’aide du logiciel IRaMuTeQ. Les grands thèmes issus de cette analyse font ressortir une importante adaptabilité au travail des salariés des Ehpad : gestion de nouvelles mesures et recommandations au quotidien, gestion de la pénurie de protections et de désinfectants, gestion du maintien du lien social, gestion de la fin de vie dans le contexte du Covid-19.

La France compte 4 200 Ehpad. Ils accueillent près de 600 000 personnes âgées de plus de 60 ans qui connaissent une dépendance physique, voire psychologique, nécessitant une assistance au quotidien. En moyenne, les résidents ont un âge avancé (86 ans) et sont majoritairement des femmes (70 %). Pour les accompagner, 430 000 personnes (médecins coordonnateurs, aides-soignants, infirmiers…) travaillent dans les Ehpad.

Aujourd’hui, la demande de nouveaux placements en résidence médicalisée est de 15 000 chaque année. Compte tenu des données démographiques, de l’allongement de l’espérance de vie et de l’accroissement de la dépendance, le nombre de résidents des Ehpad va augmenter dans les prochaines années.

Depuis le début des années 2000, les contraintes de rationalisation des coûts de fonctionnement imposent aux dirigeants des Ehpad une gestion qui repose sur des normes techniques et des outils de pilotage financier. Les Ehpad se trouvent ainsi confrontés à la difficulté de concilier les objectifs humains et financiers.

« On n’a pas un métier valorisé »

Aux yeux de la population, le fait de travailler au sein d’un Ehpad relève d’un « sale boulot » (dirty work selon l’expression d’Everett Cherrington Hughes, sociologue de l’École de Chicago). Selon une enquête que nous avons réalisée en 2019 auprès de 42 aides-soignants et infirmiers de huit Ehpad du sud-ouest de la France, il apparaît que la perception des gens sur le métier de soignant en Ehpad n’a pas de lien direct avec la réalité de leur travail : « On n’a pas un métier valorisé, les gens ne savent pas qu’on ne lave pas les gens comme des voitures, ils ignorent tout le côté relationnel ». (Paroles d’un aide-soignant en Ehpad)

Les personnels soignants considèrent que la population a une perception erronée de leur travail. Selon eux, les principales caractéristiques retenues sont la confrontation au quotidien avec la souffrance, la mort et la saleté. Les soignants interrogés estiment que leurs compétences et performances sont sous-estimées. Ils revendiquent de leur côté l’amour et la beauté de leur métier à travers l’autonomie qu’il implique et la qualité du relationnel qu’ils développent avec les résidents.

Pendant le confinement et d’après l’analyse que nous avons menée sur les articles de presse, les directeurs d’Ehpad ont eu à gérer un grand nombre de situations inédites et imprévues. En premier lieu, la pénurie de protections et de désinfectants au sein de leurs établissements : de nombreux titres de la presse locale ont lancé des appels aux dons, de façon de plus en plus intense. Puis, au jour le jour, le personnel des Ehpad a dû mettre en œuvre les nouvelles mesures et recommandations.

Il a dû rapidement adopter des mesures de confinement, toujours plus strictes, jusqu’à un isolement en chambre à l’intérieur des Ehpad le 28 mars. Dans certains établissements, le personnel a décidé de se confiner avec les résidents.

Fin mars, à Mansles, en Charente, les employés d’un Ehpad ont décidé de s’enfermer avec les résidents.

À partir du moment où l’interdiction de pénétrer dans les Ehpad est prononcée, les équipes gèrent la mise en place de moyens de communication pour conserver les liens des résidents avec les familles.

Les directeurs doivent de plus gérer l’angoisse des familles, des résidents, mais aussi des soignants sur les réalités du confinement.

L’un d’eux confie :

« Dans la gestion des décès, quatre fois que l’on change de protocole en quelques jours ! Les protocoles changent sans arrêt, il faudrait se mettre d’accord. La fatigue se fait sentir mais on avance par le soutien et la cohésion d’équipe, le soutien des familles et du voisinage. »

Un autre directeur s’exprime par métaphore :

« On a élevé une dune, on colmate avec des sacs de sable et on attend la vague qui va suivre. »

Aux mêmes fonctions, un troisième raconte :

« On a revu toute l’organisation de l’Ehpad pour le confinement. Chaque soignant a une petite famille de 7-8 résidents. On réalise le confinement pour les soignants et les résidents. Ce matin, on a donné des noms aux familles, famille Saturne, famille Temesta… L’animateur et le psychologue interviennent directement dans les chambres. Et chaque jour, on a mis en place deux soignants de plus pour l’animation dans les chambres. L’ambiance est bonne car on met beaucoup de moyens. »

À partir du 25 mars et malgré toutes les mesures prises, les décès se multiplient dans certains Ehpad alors que les hôpitaux franciliens sont complets. Des établissements doivent gérer, en plus, la question de l’accompagnement en fin de vie des patients atteints du Covid-19 qui ne peuvent pas être pris en charge en réanimation. Les directeurs réorganisent les équipes et l’utilisation du matériel du mieux qu’ils peuvent avec les ressources disponibles et gèrent les détresses humaines.

Impressionnante capacité d’adaptation

L’analyse de la presse de ce mois de mars 2020 retrace l’impressionnante capacité d’adaptation dont ont dû faire preuve, en un temps record, dirigeants, administratifs et soignants dans les Ehpad.

C’est ce qu’on appelle, dans le domaine de la gestion des ressources humaines, une importante performance adaptative. Les différentes évolutions environnementales et leurs impacts sur la nature du travail ont conduit certains chercheurs à proposer d’étendre les modèles de performance en incluant ce concept de performance adaptative.

Cette notion renvoie à la capacité de modifier ses comportements pour faire face à la demande d’un environnement, d’une situation ou d’un évènement nouveau. Elle inclut la capacité des collaborateurs à gérer stress et urgences, à assumer de nouvelles responsabilités, à savoir se confronter à de nouvelles personnes, à affronter des situations de travail incertaines, à faire preuve de créativité pour gérer les problèmes et à se tenir informé des innovations.

La crise du Covid-19 aura mis le personnel des Ehpad en première ligne et mis en lumière le courage, la détermination et la bienveillance de ces femmes et de ces hommes pour accompagner techniquement et humainement nos parents et grands-parents, parfois jusqu’à la mort. L’utilité sociale de ces métiers, pour reprendre les mots de la sociologue Dominique Méda, trop souvent stigmatisés par la société du fait de leur association aux images de vieillesse, de déchéance et de mort, est ressortie au grand jour.

La crise du Covid-19 souligne les super-performances des directeurs d’Ehpad et de leurs équipes. Est-ce le commencement de la revalorisation des métiers de ces héros de l’ombre ? En montrant à la population une autre facette du travail en Ehpad, cette crise suscitera peut-être les nouvelles vocations de soignants dont ce secteur a cruellement besoin.


Les auteurs tiennent à remercier Pierre Ratinaud pour l’aide apportée pour la collecte des articles de presse.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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