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Les hôpitaux ont besoin d’espaces pour respirer

Les hôpitaux ont besoin d’espaces pour respirer
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La crise sanitaire liée à la Covid-19 a replacé l’hôpital public au centre de la vie sociale et politique du pays tout entier. Malgré le manque de moyens matériels et thérapeutiques, les professionnels de santé se sont mobilisés et adaptés rapidement pour pouvoir ouvrir des services pour prendre en charge des patients atteints par la Covid-19.

Si le virus a mis à l’épreuve l’organisation interne des hôpitaux et leur adaptation architecturale il a aussi montré l’importance d’une pleine insertion urbaine grâce à des espaces ouverts permettant des usages et des circulations multiples.

Hopital à Berlin
L’hôpital Vivantes Urban, Klinikum am Urban, Urbanhafen, Berlin-Kreuzberg, Dezember 2014.
Onnola/Flickr, CC BY-NC-ND

Tandis que sous la pression foncière, les restructurations hospitalières et programmes immobiliers des deux dernières décennies en France ont eu tendance à déconnecter fortement les hôpitaux de leur emprise urbaine en les éloignant des centres urbains, la crise actuelle plaide pour une réhabilitation des hôpitaux au cœur des villes et un réinvestissement de leurs espaces environnants.

Des hôpitaux relativement isolés

Les hôpitaux publics ont connu des bouleversements importants liés à plus d’une décennie de politiques de restriction des financements et de rationalisation des activités (tarification à l’activité).

Cette « casse » de l’hôpital public a provoqué un profond malaise qui explique l’intense mobilisation des soignants depuis plus d’un an dénonçant la détérioration de la qualité des soins que ni la Covid-19 ni le Ségur de la santé ne semblent pouvoir apaiser.

Ces politiques ont également mis à mal les hôpitaux dans leur organisation spatiale et urbaine. Depuis plus de 20 ans, les pouvoirs publics ont engagé un vaste mouvement de rationalisation et de regroupements d’hôpitaux qui ont eu un impact sur les emprises hospitalières urbaines, entraînant une délocalisation des hôpitaux hors des centres-ville.

Entrée hôpital Bichat
Une entrée de l’hôpital Bichat, soutenu par de nombreux riverains et usagers, qui dénoncent une « casse » de l’hôpital public.
Wikimedia, CC BY-NC-ND

La fermeture d’établissements de proximité a généré des contestations de la part d’élus et d’habitants tandis que les friches hospitalières sont convoitées et le plus souvent cédées pour des opérations immobilières. Lorsque les hôpitaux restent en ville, leur surface a tendance à se réduire à peau de chagrin – une crainte réelle dans le cas du futur hôpital Grand Paris_Nord qui doit être construit à Saint-Ouen sur une parcelle étroite et ouvrir en 2028.

La disparition des aménagements extérieurs

La disparition des aménagements extérieurs est plus ancienne, liée à l’abandon progressif du modèle dit pavillonnaire et des principes hygiénistes privilégiant le renouvellement et la circulation de l’air et les espaces verts et paysagers dans le traitement des malades. Avec la modernisation des hôpitaux à partir des années 1950, pour des raisons fonctionnelles et économiques, les activités hospitalières sont concentrées dans un seul bâtiment et les espaces extérieurs de ces hôpitaux mono-blocs deviennent purement utilitaires (stationnement, logistique, technique). Dans les programmes hospitaliers récents, les espaces qui ne sont pas dédiés à la fonction hospitalière pure ne sont guère envisagés. Or, la Covid-19 est venue rappeler l’importance de préserver des emprises significatives créant des espaces intermédiaires entre l’hôpital et la ville.

hôpital Salpêtrière à Paris
Enceinte de l’hôpital Salpêtrière à Paris.
Julie Brunelle, CC BY-NC-ND

Ces espaces désignent tout à la fois la séquence d’entrée et l’espace d’accès autour de l’hôpital, les aménagements extérieurs pour des jardins ou des lieux de biodiversité, les espaces de circulation entre les pôles fonctions, ou encore les espaces de promenade pour les proches et les visiteurs.

Solidarités citoyennes

Pendant toute la période de confinement, les hôpitaux ont focalisé l’attention de la population et des médias, et sont redevenus des lieux de proximité pour les habitants, réappropriés et applaudis.

Tout en étant concentrées sur le travail de soin, les infrastructures hospitalières ont accueilli diverses initiatives de préparation et livraison de repas pour les soignants tout comme la fourniture de matériel de protection, par des associations ou grâce à des initiatives individuelles.

Livraison de repas dans l’enceinte de l’hôtal Necker à Paris
Des soignants de l’hôpital Necker font la queue devant un « food truck » installé dans l’enceinte de l’établissement, le 23 avril 2020.
Franck Fife/AFP

La mise à disposition « de vélos pour l’hosto » a été possible parce que les hôpitaux sont dans une situation urbaine et accessible. Des habitants ont proposé des lieux d’hébergement pour les soignants et les travailleurs sociaux en renfort ou habitant loin de leur lieu de travail.

Des hôtels se sont transformés en structures médicalisées, comme l’hôtel Gran Colon à Madrid, qui a pu devenir une annexe de l’hôpital Gregorio Maranon, car il est situé à dix minutes à pied.

Pour renforcer les hôpitaux, des équipements publics ont aussi été réquisitionnés comme l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP) pour accueillir les personnes sans-abri. L’engagement des soignants, les manifestations de solidarité de la population sont autant de leviers de rapprochement de ce « lieu dans la ville » qui mérite d’être réinvesti et revalorisé.

Ces exemples esquissent de formes de collaborations nouvelles entre ville et hôpital où l’hôpital peut s’appuyer sur son environnement de proximité pour accueillir des fonctions traditionnellement déployées dans l’enceinte hospitalière comme l’hébergement, la prise en charge des formes légères de maladies ou la sortie post-opératoire.

Réinvestir les espaces d’interfaces hôpital-ville

Quelque soit le degré d’adaptabilité que les architectures hospitalières d’aujourd’hui et de demain seront en mesure de (ré)inventer (modèle pavillonnaire, circulations internes, bâtiments et chambres modulables), la crise sanitaire montre que les hôpitaux ont besoin de pouvoir s’appuyer sur des espaces ouverts non bâtis qui soient sanctuarisés et non utilisés pour des extensions architecturales.

Hôpital de la Salpétrière, Paris
L’hôpital de la Salpêtrière et ses jardins dessinent l’interface avec la ville.
Stéphane Rouault, CC BY-NC-ND

Au plus fort de la crise ces espaces ont permis la prise en charge des patients et les évacuations de malades depuis les hôpitaux les plus sous pressions. Les ambulances ont convoyé les patients au pied des TGV grâce à une situation de proximité spatiale permettant une coopération inter-hospitalière inédite. De nombreuses villes ont opéré des rééquilibrages de l’espace public autour des hôpitaux pour faciliter le déplacement des soignants, comme à Montpellier, qui a été l’une des premières villes à annoncer la création d’aménagements cyclables provisoires pour faciliter l’accès aux centres hospitaliers et aux CHU.

Une bonne intégration urbaine et desserte par les transports en commun ainsi que des aménagements et des espaces verts de part et d’autre des entrées dans l’hôpital peuvent amplifier l’accès par des modes « doux », pour les usagers comme pour le personnel, en diminuant l’emprise dédiée au stationnement pour les voitures.

Hôpitaux sanctuaires

Un espace suffisant à l’intérieur comme à l’extérieur de l’hôpital peut permettre d’ériger des tentes pour le triage voire de véritables hôpitaux de campagne.

Ces tentes peuvent aussi servir pour distribuer du gel hydro-alcoolique et des masques et réguler les allées et venues des patients et de leurs visiteurs. En cas de crise sanitaire ou climatique (catastrophe naturelle), les abords immédiats de l’hôpital seront sanctuarisés, comme en cas d’attaque terroriste pour la prise en charge urgente des blessés.

Réserver des emprises publiques vastes et maîtrisées pour et autour des hôpitaux dans les zones urbaines denses peut devenir un outil d’action publique et de gestion de crises qu’elles soient sanitaires ou environnementales.

En cas d’épisode de canicule et Covid, donc en même temps de fortes chaleurs et un impératif de confinement : quels espaces pourrions-nous offrir aux personnes dont les logements seraient inhabitables ? Aux personnes en situation de précarité ?

Avec la diminution du besoin en lits et en personnel dans les hôpitaux à la fin de la première vague, les hébergements réquisitionnés pour les soignants se sont réorientés vers la ville pour accueillir des personnes touchées par le virus n’ayant pas d’autres moyens pour éviter de revenir à la maison et de risquer de contaminer leur famille, des logements qui n’ont pas besoin d’être médicalisés (dispositif COVISAN). Une partie du renfort en ressources humaines peut y être affecté par exemple les brigades sanitaires.

Urbanisme, santé et citoyenneté à l’échelle du quartier

Lorsqu’on laisse une marge de respiration dans la ville, lorsqu’on laisse les citoyens se saisir des espaces hospitaliers ceux-ci insufflent de l’entraide et de la solidarité comme le montre l’exemple des Grands Voisins, à l’emplacement de l’Hôpital Saint-Vincent de Paul à Paris.

Cet investissement associatif et citoyen a donné une inspiration profonde pour la valorisation des espaces hospitaliers laissés vides au cœur de la ville. La crise sanitaire a provoqué quant à elle une mise en mouvement des espaces et des acteurs du cadre de vie qui proposent dès à présent des réponses alimentaires, sociales, d’entraide, à des distances piétonnes ou cyclables.

Coupe urbaine décrivant les potentiels d’interactions entre d’hôpital et son quartier.
Coupe urbaine décrivant les potentiels d’interactions entre d’hôpital et son quartier.
Etude M. Chabrol, Leroy Merlin Source, 2018, Author provided

Un acteur économique incontournable

L’échelle du quartier est idoine pour investir ces interfaces entre la population et son système de santé, entre la prise en charge à l’hôpital et le retour à la maison, une problématique bien connue du système de santé. Le quartier est aussi le fer de lance des politiques de prévention qui impliquent les communautés. Privilégier l’échelle du quartier permet aussi de mobiliser des circuits courts entre l’hôpital et la ville et de pérenniser la mobilisation des habitants et commerçants pour aider les soignants.

Car l’hôpital est aussi un acteur économique majeur dans un quartier qui génère des besoins pour son personnel (restauration, services, loisirs) et en approvisionnement constant pour ses activités, un moteur pour développer de l’emploi local et pour favoriser les initiatives sociales. De même que pour réduire ses consommations de ressources, en allant vers un hôpital écologique, on peut imaginer un hôpital à énergie positive qui produirait de l’énergie pour le quartier.

Enfin, les soignants qui défendent l’hôpital public sont soutenus par la population et ces espaces peuvent servir à activer ce lien entre les habitants et les soignants qui ont pris l’habitude de manifester leur solidarité et leur attachement à leur hôpital en l’enserrant (« Hug a hospital »), à l’hôpital Robert Debré comme à Saint Thomas à Londres.

Chaîne humaine à Paris.

Pour s’adapter à des crises tout autant que pour renforcer les liens productifs entre les citoyens et leur système de santé, l’hôpital a sa place en ville et a besoin d’espaces autour pour se déployer. Ceci ne peut se réaliser qu’avec des politiques publiques soutenues, au croisement des politiques de santé publique (plan massif pour sauver l’hôpital public, soutien à la médecine de ville) et des politiques urbaines. Une opportunité pour repenser l’hôpital au-delà de sa mission de soin et pour étendre son champ d’action pour devenir un lieu de promotion de la santé.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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